Devant une vaste foule de personnes attentives, Jacinta Brown, du Centre local communautaire de l’Île-du-Prince-Édouard, a invité les gens ayant le sentiment d’entretenir une bonne collaboration avec le domaine médical à se lever.
Chaque siège de la salle de conférence était occupé par des personnes venues de tous les coins du Canada pour participer à la Conférence nationale pour mettre fin à l’itinérance en octobre 2025.
Près du quart de la salle s’est retrouvé debout.
« Et combien d’entre vous travaillez étroitement avec le secteur de la justice ? » a renchéri Brown. Seulement une poignée de personnes se sont levées de leur chaise.
« Regardez autour de vous. Très peu de gens parmi nous collaborent avec la justice. Ça en dit long », a-t-elle remarqué.
« Ce sont des lacunes importantes que vous venez de relever dans vos milieux respectifs. Vous pouvez désormais élaborer des stratégies adaptées pour y remédier. »
À l’Î.-P.-É., il n’existe qu’une seule table d’accès coordonné pour toute la province. Elle regroupe plusieurs organismes qui travaillent conjointement à identifier et soutenir une moyenne mensuelle de 289 personnes en situation d’itinérance active en leur cherchant des logements.

Inviter plusieurs secteurs à la table
Après plusieurs années consacrées à briser l’isolement entre les organismes, 11 secteurs différents sont maintenant représentés à la table d’accès coordonné, comme l’explique Josh Constantinou, le coordonnateur de l’accès coordonné à la John Howard Society of PEI.
On y trouve des partenaires autochtones, des services correctionnels, du milieu médical, de la dépendance, de la santé mentale, de l’éducation, du leadership politique, de l’emploi et du système fiscal, des services aux familles et à l’enfance et des programmes sociaux.
Cette table sert donc de regroupement d’organismes prêts à s’impliquer et à s’assurer que les gens bénéficient de tous les outils nécessaires pour trouver et maintenir un chez-soi sécuritaire et convenable.
Ces partenariats signifient que les personnes en situation d’itinérance ont un point de contact centralisé pour accéder à des ressources et n’ont pas besoin de parcourir de multiples systèmes ou de s’inscrire à des listes d’attente en répétant leur histoire et leur parcours à chaque nouvel organisme.
Il n’a toutefois pas été facile d’arriver à ce degré de collaboration.
La première étape, raconte Constantinou, consistait à regrouper des personnes déjà intéressées à faire partie de la table d’accès coordonné. Ensuite, il fallait trouver des manières d’ajouter une personne de plus, un secteur de plus à la fois.
« Pensez aux avantages de la perspective de l’autre personne. Ce n’est pas : qu’est-ce que cette personne peut nous apporter ? C’est plutôt : pourquoi voudrait-elle se joindre à nous de sa perspective et comment sa participation pourrait-elle lui être bénéfique ? » explique-t-il.
Cela implique parfois de faire appel aux données qui clarifient les liens entre différents secteurs. Selon Constantinou, c’est ce qui leur a permis d’obtenir leur partenariat avec le système correctionnel.
« La majorité des gens, que ce soit sur le terrain ou en gestion, ne veulent pas voir les mêmes personnes revenir. Il s’agit d’un objectif commun et nous savons qu’un des piliers du cadre fédéral pour réduire la récidive est le logement. Nous avons donc l’occasion de soutenir collectivement les individus afin qu’ils n’aient pas à retourner dans un établissement correctionnel après avoir été libérés », ajoute Constantinou.
Pendant le dénombrement ponctuel de 2024, Constantinou raconte que la table a travaillé avec le centre correctionnel provincial afin de demander à près de 120 personnes incarcérées si elles avaient un endroit permanent où s’installer après leur libération.
62 personnes ont répondu au sondage en indiquant qu’elles n’avaient nulle part où aller.
« Ce sondage constitue une première étape pour que le secteur correctionnel prenne conscience, à l’interne, de l’ampleur de ce nombre. Le risque d’itinérance est très élevé et répandu : ce constat ouvre la voie à une conversation concrète et réaliste », note Constantinou.
La suite a été construite à partir de cette information et de cette relation. Aujourd’hui, grâce au programme complet de logement de la John Howard Society of PEI, une personne responsable de la gestion des cas se consacre au logement et à l’itinérance. Elle travaille principalement au centre de détention et rencontre des personnes avant leur libération pour leur offrir une variété de soutiens, notamment en ce qui concerne l’identification, l’emploi et les options de logement, et pour les mettre en lien avec l’aide sociale.
Surmonter la résistance à se joindre à l’accès coordonné
Selon Jacinta Brown, la communauté a adopté une démarche très semblable pour encourager la collaboration du milieu médical. Elle aussi a réalisé un sondage auprès des personnes en situation d’itinérance.
Le sondage a révélé que plus de 80 % des participant·e·s vivaient avec des diagnostics de santé mentale comorbides ou multimorbides.
« Ces gens souffrent de dépendance, ont des problèmes de santé mentale, des maladies chroniques, et, pour couronner le tout, ils sont en situation d’itinérance », résume Brown.
La présence du domaine médical à la table a aidé, mais il y a eu quelques difficultés dans l’obtention d’un·e représentant·e du système des services aux personnes qui consomment.
« Nous essayions de les avoir parmi nous depuis longtemps, mais il y avait des préoccupations entourant leur participation. Nous étions déterminé·e·s à recruter une personne de ce système. Quand nous n’arrivions pas à atteindre ce but, nous avons exploré d’autres options dans ce milieu », raconte Brown.
Brown et son équipe ont découvert plusieurs autres programmes œuvrant dans le même domaine et ont éventuellement communiqué avec le superviseur d’un espace transitoire pour les personnes sortant d’un centre d’hospitalisation pour les sevrages de drogues.
« Il était enthousiaste et a accepté notre invitation. Dès qu’il était à la table, tous·tes ses collègues dans des programmes semblables ont commencé à se poser la question : “s’il y participe, ne devrions-nous pas y participer nous aussi ?” », ajoute Brown.
« Tout ce qu’il faut, c’est trouver le programme ou l’individu qui deviendra votre phare dans le secteur avec lequel vous souhaitez collaborer. »
Rassembler divers organismes à l’aide du SISA
La collaboration ne s’est pas seulement limitée à l’accès coordonné.
Les organismes de ces différents secteurs contribuent également au Système d’information sur les personnes et les familles sans abri (SISA), un système de gestion de l’information sur l’itinérance qui permet aux organismes participants dans une même communauté de récolter et de partager des données locales sur l’itinérance en temps réel. Ce système permet également à ces mêmes organismes d’y accéder pour que les personnes en situation d’itinérance soient priorisées et dirigées vers les ressources appropriées.
Habituellement, le SISA comprend plusieurs modules qui permettent aux fournisseurs de logements d’y noter de l’information au sujet d’une personne, comme son état de santé mentale et physique, ainsi que les médicaments qu’elle prend.
Ces renseignements permettent de rediriger les individus vers des logements qui offrent les soutiens dont ils ont besoin pour être en sécurité chez eux.
Mais à l’Î.-P.-É., la plupart des modules ont été retirés, ce qui limite l’information du SISA au minimum nécessaire pour loger les gens de manière adéquate.
« Nous avons changé notre approche. Ce n’est plus “soit on te prend, soit on te refuse”. C’est maintenant “voici ce que nous demandons, ce que nous recherchons et le minimum dont nous avons besoin pour continuer à prendre soin d’une personne en situation d’itinérance et pour la soutenir” », explique Constantinou.
Sans ce genre de collaboration, une personne incarcérée perdrait le contact avec les organismes qui la soutiennent et tomberait entre les mailles du filet.
« Lorsqu’une personne fait partie de notre communauté, nous pouvons réaliser beaucoup de bon travail pour l’aider. Par contre, si elle est incarcérée, admise dans un centre de désintoxication ou hospitalisée et que nous perdons le contact pendant des semaines, voire des mois, nous perdons les progrès accomplis », ajoute Constantinou.
« Plus nous pouvons trouver des manières de prolonger la continuité des soins, plus nous avons de bons résultats. »
Le formulaire de consentement que les personnes en situation d’itinérance signent lorsqu’elles autorisent le SISA à enregistrer leur information permet aux organismes de sauvegarder et de partager leur historique résidentiel. Par exemple, si une personne séjourne dans une ressource d’urgence en hébergement ou dans un programme de traitement en établissement médical, une note est laissée dans le SISA. Toutefois, le système ne permet pas aux organismes de révéler quels types de traitements ou de soutiens sont offerts à la personne.
Autrement dit, des liens peuvent être solidifiés sans enjeux additionnels relatifs à la confidentialité.
Pourquoi c’est important
L’Île-du-Prince-Édouard est une province relativement petite, comparativement à d’autres régions et communautés qui visent à mettre fin à l’itinérance.
Néanmoins, comme l’explique Dawn Wheadon, la conseillère en amélioration principale pour l’Î.-P.-É. de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance, le travail réalisé pour rassembler différents secteurs et briser l’isolement est impressionnant.
« Il y a beaucoup de communautés partout au pays qui peinent à obtenir la collaboration de secteurs ou d’organismes communautaires pour qui ce genre de collaboration n’est pas exigée par leurs organismes de financement », note Wheadon.
« Mais l’Î.-P.-É. a prouvé qu’il n’est pas nécessaire d’avoir toutes les réponses avant de commencer. En effet, on peut commencer avec les personnes déjà réunies autour de la table et utiliser les outils fournis par l’ACMFI pour élaborer un plan d’action pour la suite. »
Selon Wheadon, le travail de l’Î.-P.-É. est remarquable. D’une part, la province vise à mieux comprendre les personnes qui deviennent en situation d’itinérance comme celles qui en sortent. D’autre part, elle utilise les données pour défendre les intérêts de ces personnes auprès de leurs gouvernements et pour favoriser la collaboration entre différents secteurs.
« Quand on travaille en tant que communauté unie en utilisant les données pour nous guider dans les prochaines étapes et pour nous éloigner de notre approche traditionnelle où “ce sont mes client·e·s, mon programme” et qu’on adopte plutôt une approche où il est question de “nos client·e·s, notre programme, notre communauté, notre responsabilité”, on commence à voir des résultats », affirme-t-elle.
Mais l’Î.-P.-É. n’a toujours pas fini son travail visant à renforcer la collaboration intersectorielle.
Cette communauté cherche maintenant à susciter la participation des services médicaux d’urgence, souligne Jacinta Brown.
Elle ajoute qu’il reste encore beaucoup de travail à faire pour obtenir la collaboration des propriétaires et pour changer l’opinion du public, afin que tout le monde croie que nous pouvons, en effet, résoudre l’itinérance.
Ce projet a été financé par le gouvernement du Canada.