Toutes les nouvelles


« De retour dans le cercle » : entretien avec Jesse Thistle

8 juillet 2019 - 10:06 pm / Blogues

Sous-titre: Nous avons discuté avec Jesse Thistle, le nouveau membre du conseil d’administration de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance. Il nous parle de son plus récent ouvrage, de sa définition de l’itinérance autochtone, de son parcours de sans-abri et de son travail pour aider les personnes à sortir de la rue.

 

Jesse est d’origine crie-métisse du côté de sa mère et est Écossais et Algonquin du côté de son père. Il est titulaire des bourses d’études Pierre Elliott Trudeau et Vanier, ainsi que d’une médaille académique d’argent du Gouverneur général. Il est candidat au doctorat en histoire et professeur adjoint au Département d’équité et d’invalidité à l’Université York, où il enseigne les études métisses.

Il a été chercheur résident en matière d’itinérance autochtone à l’Observatoire canadien sur l’itinérance, où il a rédigé la Définition de l’itinérance chez les Autochtones au Canada. Ses recherches en histoire ont été publiées dans de nombreuses revues universitaires et chapitres de livres, et ont fait l’objet de reportages dans les émissions radiophoniques CBC Ideas, CBC Campus et Unreserved.

Son œuvre la plus récente est un mémoire publié par Simon et Schuster, intitulé From the Ashes. Il y raconte en détail son histoire depuis son enfance, en passant par son expérience d’itinérance et son ascension au titre d’un des plus éminents chercheurs du pays.

Nous avons rencontré Jesse alors qu’il joignait officiellement les rangs du conseil d’administration de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance, au sein duquel il contribuera à façonner et guider l’avenir de l’organisme.

 

Question : Quel rôle jouent les organismes et les services d’aide aux sans-abri dans les mécanismes de la colonisation ?

Jesse Thistle : Beaucoup d’organisations confessionnelles font partie du problème. Elles doivent s’éloigner – et je sais que leurs croyances fondamentales sont enracinées dans le christianisme ou toute autre religion – du prosélytisme dans leur milieu de travail où les usagers reçoivent des services. C’est un type de pensée d’Évangile social qui remonte au début du XXe siècle et qui est très destructeur pour les peuples autochtones qui souffrent déjà de multiples couches de dépossessions directement liées à des organisations confessionnelles comme les pensionnats, les écoles de jour et les programmes d’hygiène. Cela crée un environnement vraiment hostile pour les peuples autochtones et est spirituellement malsain pour beaucoup d’entre eux qui essaient de renouer avec des aspects de leur culture.

Je me souviens que lorsque j’étais sans-abri, je devais aller à la chapelle avant de manger dans certains refuges et, pour moi, en tant qu’Autochtone, c’était mauvais pour moi parce que je devais trouver mon identité comme Autochtone. Cela me donnait envie de ne pas utiliser le service du tout. Il faut comprendre que certains traumatismes coloniaux puisent leurs racines dans le prosélytisme et qu’ils ont fait du tort à des générations d’Autochtones, des gens qui sont servis dans des institutions ou par des institutions qui tentent de fournir un logement à ceux qui sont traumatisés ; il faut d’abord et avant tout que l’approche soit axée sur le traumatisme et non sur la conversion, et ce, pour tous les services fournis aux Autochtones. Cela doit être fait par les peuples autochtones, soit en éduquant le personnel, soit en étant eux-mêmes des membres du personnel. Nous devons également être représentés dans les conseils d’administration.

L’ACMFI a pris une bonne décision en m’intégrant à son conseil d’administration. Nous devrions, à tous les niveaux, refléter la population à laquelle nous essayons de fournir des soins ou des services, n’est-ce pas ? Si 40 % des sans-abri au pays sont d’origine autochtone, alors à tous les niveaux de l’organisation, du conseil d’administration à la direction, en passant par la gestion et jusqu’aux services de première ligne, tous les postes devraient être comblés à 40 % par des Autochtones, si ce n’est pas plus. C’est important parce que : 1) nous avons une façon autochtone de savoir et de comprendre ; 2) nous comprenons le traumatisme colonial et y sommes sensibles et 3) nous pouvons apporter de nouvelles solutions qui n’ont jamais été envisagées auparavant. Malheureusement, beaucoup de gens ne voient un problème que sous l’angle occidental. Ils ne le font pas consciemment, ils ne possèdent simplement pas les bons outils pour penser l’itinérance de la même façon qu’une personne autochtone.

Et en fait cette manière de penser, cette approche, doit être appliquée à tous les types de recherches récentes sur la méthodologie et la gouvernance – les chercheurs qui étudient le logement et l’itinérance doivent revenir à cette façon de faire les choses. Je suis issu de l’École de Chicago d’écologie urbaine, qui avait l’habitude d’aller interviewer les gens et de parler avec eux des problèmes qui leur arrivent et d’obtenir des réponses directement d’eux. Parce qu’ils savent, n’est-ce pas ? Nous nous sommes éloignés de cela en faisant de la recherche et en défendant nos intérêts. Mais j’ai espoir. Un grand nombre de recherches en cours sur l’itinérance consistent à sortir et à aller parler aux gens.

Q : Comment devrions-nous interpréter le rapport de l’ENFFADA et de la Commission de réconciliation ou y répondre ? Quels conseils donneriez-vous aux organismes qui veulent jouer un rôle dans la réconciliation ?

JT : Je sais que lorsque des femmes et des hommes autochtones qui vivent une situation d’itinérance entrent en contact avec certains fournisseurs de services, il y a un cloisonnement du financement qui limite les soins immédiats.

Je vous donne un exemple : supposons qu’une femme fuit une situation de violence conjugale dans une réserve. Elle court se réfugier en ville et tente d’obtenir de l’aide auprès des services sociaux. Ils lui répondent, essentiellement : « Madame, vous relevez d’une compétence fédérale » et lui conseillent de parler aux fournisseurs de services fédéraux dans les réserves. Mais là d’où elle vient, les services fédéraux ne vont pas accepter de la financer parce qu’elle a quitté sa maison dans la réserve. Si elle y retourne et leur demande de l’aide, ils diront : « Vous vivez en ville maintenant, vous devriez parler aux services sociaux municipaux ou provinciaux. » Elle sera ainsi ballotée avec nulle part où aller, jusqu’à ce qu’elle tombe entre les mailles du filet. Et sa famille deviendra sans-abri et vulnérable à tout ce qui se passe dans la rue.

J’ai vu cette situation se répéter à maintes reprises et ça n’arrive pas seulement aux femmes, mais aussi aux hommes et à des jeunes Autochtones. Ils sont exploités, ils deviennent accros ou font l’objet de trafic. Tout cela est dû au cloisonnement des services et à la façon dont le financement est administré. Nous devons briser ces cloisonnements et offrir des soins fondés sur l’immédiateté et non sur la compétence.

 

Q : Parlez-nous de la publication à venir de votre mémoire, From the Ashes: My Story of Being Métis, Homeless, and Finding My Way.

JT : C’est arrivé par accident. Ce n’était pas quelque chose que j’avais prévu.  

J’ai fréquenté l’université, le système carcéral, la rue et les soins de santé. Des années de dépendance m’ont conduit à un tas de mauvais choix. Quand j’étais en prison, j’ai essayé de m’améliorer. Pour y arriver, j’ai décidé de poursuivre mes études, en faisant de mon mieux, et j’ai continué de le faire jusqu’au niveau universitaire. J’ai fini par gagner plusieurs prix importants. Je faisais seulement ce que j’avais appris en désintox. Avec le soutien de ma femme et d’autres bonnes personnes autour de moi, j’ai continué sur cette voie. Les responsables de la maison d’édition Simon et Schuster m’ont approché après avoir lu un article sur moi dans le Toronto Star. Ils m’ont dit : « Hé, ton parcours pour sortir de l’itinérance est remarquable. » En désintoxication, on nous dit de surmonter nos ressentiments et de noter toutes les choses qui nous sont arrivées pour y trouver un sens. J’ai tout collectionné pendant des années. Je tenais un blogue et je l’ai envoyé à Simon et Schuster. Ils ont répondu : « Oui, nous voulons publier votre livre. » L’ouvrage regroupe un grand nombre d’articles de blogue et de notes de journal écrites pendant la quatrième étape de mes rencontres avec les AA. Et c’est arrivé par accident. J’ai raconté mon histoire à la Conférence nationale de 2017 pour mettre fin à l’itinérance et elle a créé une onde de choc : les gens voulaient vraiment l’entendre.

Personnellement, j’essayais juste de survivre et de poursuivre mes études. La démarche est très sincère, je n’ai fait que raconter mon histoire, en travaillant avec des éditeurs pour en venir à la rédaction d’un mémoire. Je suis nerveux. L’idée de partager ma vie de cette façon me terrifie, mais ça pourrait aider les gens à voir certains des moteurs coloniaux de l’itinérance, des services à l’enfance, de la perte d’identité, des systèmes judiciaires, de la consommation de drogues et d’alcool, de l’absence de sens historique ou identitaire dans la communauté métisse ou crie. Dans mon livre, je ne parle pas explicitement de ces sujets, j’en parle à travers les péripéties qui m’arrivent, j’en parle de manière nuancée. Il n’y a pas d’exposition directe – je ne vous tiens pas par la main en disant « C’est ça qui est ça » – mais tout est là. Je crois que les gens sont assez intelligents pour se faire leur propre opinion. En racontant mon histoire, j’espère qu’ils comprendront que je fais partie des milliers d’Autochtones qui ont vécu pareille situation. Nous devons changer le pays, ce qui cause les traumatismes autochtones, ce qui entraîne l’incarcération des hommes et des femmes autochtones. Notre système est brisé et il est à l’origine de toutes ces situations.

J’espère que les gens retiendront de ce livre des messages de compréhension, d’amour, de communauté et de connexion. C’est la solution pour réintégrer le cercle. C’est grâce à ça que je suis devenu sobre, que j’ai cessé de vivre dans la rue et que j’ai trouvé un foyer. Grâce à l’amour de mon épouse, de la communauté qui s’est construite autour de moi en réadaptation et de la communauté que j’ai rencontrée et dont je suis devenu membre. Et en fouillant l’histoire de ma famille.

 

Q : Comment voyez-vous l’interaction entre les définitions de l’itinérance autochtone et de l’itinérance chronique ?

JT : Si vous jetez un œil à la Définition de l’itinérance chez les Autochtone au Canada que j’ai écrite, vous verrez que ça se résume à la déconnexion. La perte de l’identité spirituelle et culturelle, de nos noms et de la filiation qu’ont enduré les peuples autochtones en raison de décisions politiques systématiques ayant pour but de les déplacer de leurs terres ou encore à cause des colons qui les évincent, les chassent de leurs terres ou les excluent de la société par racisme et partialité, c’est métaphysique, en quelque sorte. Si vous examinez les différentes dimensions – la perte de la spiritualité, la perte de la terre, la perte de la culture, la perte de soi, la séparation géographique des territoires traditionnels, l’itinérance – si vous les superposez, vous pourriez avoir une idée de qui va se retrouver chroniquement sans logement et pourquoi. Les multiples couches de ces dimensions sont les souffrances d’une personne autochtone. Une fois que vous commencez à comprendre ces différentes dimensions, vous pouvez commencer à construire des programmes autour de cette personne dans le cadre du programme Logement d’abord. Vous prenez donc cette personne qui vit de l’itinérance de manière chronique et vous la mettez dans un logement de réinsertion. Cette personne souffre d’une perte de culture, d’un traumatisme lié aux pensionnats, d’une perte de spiritualité. Vous comprenez vraiment ce qui cause l’itinérance de cette personne et vous pouvez élaborer de meilleurs programmes pour l’aider à sortir de la rue. Vous avez ainsi une idée claire de la raison pour laquelle cette personne est là où elle se trouve.

Q : Quels livres lisez-vous ? Quelles balados écoutez-vous en ce moment ? Qui suivez-vous sur Twitter ? Qui vous inspire ?

JT : Je reviens toujours à l’histoire classique des Métis. Je lis Strange Empire de Joseph Kinsey Howard. J’ai lu des écrits contextuels d’érudits autochtones du XVIe siècle comme le Quechua Juman Poma.

J’écoute plusieurs émissions de CBC, comme Unreserved, CBC Campus et CBC Ideas pour leurs idées avant-gardistes.

Sur Twitter, je suis Deirdre Freiheit, Gabriel Dumont Institute, Tim Richter et Stephen Gaetz.

Mon chat m’inspire. Mon épouse m’inspire. Ma famille m’inspire. Les gens autour de moi et mes mentors aussi. Il y a des personnes autour de moi que je considère comme ma famille choisie et ils m’apprennent à être une bonne personne et à être aussi droit et intègre que possible dans ma vérité. Ils sont aussi là pour me ramener dans le bon chemin si je m’égare.

 

Q : En terminant, y a-t-il une réflexion sur laquelle vous aimeriez nous laisser ?

JT : J’espère que les gens achèteront mon livre et j’espère que je pourrai contribuer de façon bénéfique auprès des personnes qui en ont le plus besoin, c’est-à-dire nos proches qui sont en dehors du cercle. C’est pour eux que je travaille vraiment. Je veux aider la personne que j’ai été jadis. Certaines personnes de ma famille sont encore en difficulté. C’est pour ça que je fais tout cela, au fond.

Le livre de Jesse Thistle, From the Ashes: My Story of Being Métis, Homeless, and Finding My Way sera disponible dès le mois d’août. Pour passer une précommande, cliquez ici.