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Grâce aux monuments commémoratifs aux sans-abri, on espère provoquer le changement et honorer les vies perdues au sein des collectivités

16 janvier 2019 - 5:45 am / Blogues

Les monuments qui honorent les vies emportées par l’itinérance sont en train de devenir un mouvement populaire de lutte contre les stigmates et un appel à l’action contre l’itinérance afin de prévenir ces pertes inutiles de vies – et ces collectivités ont besoin de votre aide.

 

Chaque fois qu’un sans-abri mourrait de façon prématurée, Cathy Crowe était une de ces personnes qui frappait aux fenêtres du bureau du maire de Toronto. Il fallait que celui-ci reconnaisse la mort des itinérants sur le seuil de sa porte. Il fallait que cela cesse.

Mais cela se passait à la fin des années 90, lorsque les décès des sans-abri étaient rares et espacés selon Cathy, une infirmière de la rue et une praticienne invitée honoraire du programme des sciences politiques de l’Université Ryerson. «À l’époque, quand un décès se produisait, il n’était pas rare que je connaisse la personne. Cette mort me choquait», nous dit-elle. 

«Tout décès est tragique, mais ceux de la rue étaient souvent très violents : décapités par un train ou brûlés vifs dans un incendie. Les gens étaient furieux et se rendaient souvent à l’hôtel de ville en exigeant des changements, davantage de refuges ou d’entraide» affirme-t-elle.  

Les coups aux fenêtres ont cessé lorsque les décès sont devenus tellement fréquents que personne ne pouvait plus se présenter à l’hôtel de ville à chaque fois pour exiger que des mesures soient prises. Ils étaient submergés par les besoins infinis et le travail incessant créés par la crise croissante de l’itinérance dans leurs propres rues.

En réaction, Toronto est devenue la première ville à mettre en place une cérémonie commémorative en l’honneur des sans-abri. Depuis l’an 2000, le second jeudi de chaque mois, à midi, entre 30 et 50 personnes (parfois même 100) se rassemblent sur les marches sud de l’église de la Sainte Trinité pour se souvenir des personnes dont les vies ont été si dramatiquement écourtées par l’itinérance. Peu importe le temps qu’il fait, les deux ou six morts de la liste sont mentionnés, y compris quand et comment ils sont morts, le tout précédé par un moment de silence. On encourage les gens qui les connaissaient à parler d’eux et à partager leurs souvenirs avec la foule. Ceci est suivi de quelques annonces communautaires et les participants se rendent ensuite à l’intérieur pour partager un repas chaud.

D’après Cathy, la moyenne d’âge des morts est de 49 ans, et pour la plupart, ces décès auraient pu être évités. De janvier 2017 à juin 2018, 145 personnes ont péri, d’après les dernières données disponibles. «Le nombre de morts n’a pas toujours été aussi élevé», de dire Cathy. Ils conservent aussi derrière un panneau en verre une liste commémorative de tous les noms des personnes qui sont mortes, ce qui permet de réaliser visuellement que la ville n’a pas toujours connu un tel nombre de décès tragiques comme aujourd’hui.

«Je peux me promener en ville et voir les endroits où ils sont morts», déplore Cathy. «Aucun de mes patients n’est mort de vieillesse.»

Edmonton, Kitchener et Waterloo, Calgary et quelques autres communautés qui travaillent ou ont travaillé sur des projets semblables se sont jointes à la ville de Toronto pour honorer les sans-abri décédés, pour leurs amis, familles, patients, clients, voisins et tant d’autres qu’Ils laissent dans le deuil.

 

La collecte de fonds commémorative de Kitchener

Suzi Gursoy sait combien il est difficile d’être sans abri et à la rue. «J’ai été sans abri» dit-elle. «Les gens doivent comprendre que mourir dans la rue peut être une réalité cruelle.»

«La rue vous tue lentement.»

Gursoy fait partie de ce mouvement grandissant de personnes qui recueillent des fonds pour le monument commémoratif de KW de la région de Kitchener et Waterloo. Ce groupe, composé de bénévoles provenant d’une variété d’agences sociales, propose le monument «Between a Rock and a Hard Place» pour la somme de 25 000 $. Jusqu’à présent, le Region of Waterloo Arts Fund a accordé au projet une subvention de 7 700 $.

Gursoy espère voir la statue se dresser au milieu du parc Victoria de Kitchener car de nombreux sans-abri y passent beaucoup de leur temps. «Nous voulons augmenter la sensibilisation à l’itinérance, déclare-t-elle, en espérant de pouvoir supprimer le stigmate. Les gens ont tendance à passer devant vous comme si vous n’existiez pas.»

«Je veux que ça change.»

Calgary récolte aussi des fonds pour un projet commémoratif à l’intention des sans-abri, un endroit public rendant hommage aux membres de la collectivité qui ont connu la mort lorsqu’ils étaient sans abri. À l’heure actuelle, la Calgary Homeless Foundation organise un évènement commémoratif annuel le jour du solstice d’hiver, la nuit la plus longue de l’année. Au cours du dernier évènement en décembre, 133 noms ont été lus à voix haute sur les marches de l’édifice municipal du centre-ville de Calgary.

Ce projet commémoratif sera une structure permanente. Il a été mis sur pied par le Client Action Committee et la Calgary Homeless Foundation. Ils espèrent pouvoir obtenir un monument ou une structure permanente, un banc sur lequel les gens peuvent se reposer et une plaque commémorative.

«De nombreuses personnes qui vivent l’itinérance sont déconnectées de leur famille biologique, et les relations établies et entretenues à la rue peuvent devenir tout aussi importantes, si ce n’est plus importantes que celles qu’ils ont avec leur famille. Lorsque quelqu’un perd un membre de sa famille de la rue, la perte personnelle et collective peut être dévastatrice.» (Tiré de la page GoFundMe).

 

Un monument du souvenir numérique

Pendant ce temps, à Toronto, Rayna Slobodian s’est portée volontaire pour reprendre les noms figurant sur le monument à l’extérieur de l’église de la Sainte Trinité et les numériser pour les partager sur homelessmemorials.com. C’est un témoignage en ligne qui aidera le public à comprendre l’étendue du problème.  

«J’étais sans abri à l’âge de 13 ans, et ma famille et moi étions considérés comme des sans-abri cachés, vivant dans un motel à Vancouver», nous affirme-t-elle. «Je comprends pourquoi; ce n’est pas seulement que vous n’avez nulle part où habiter, mais cela définit aussi votre vie sociale, votre éducation, votre santé, tous ces éléments systémiques dont les gens ne sont pas conscients.»

Cela lui a pris des mois pour mettre au point le site web parce qu’elle a pris le temps de veiller à ce que ce soit bien fait. Elle veut que les gens voient le site web et en retiennent deux choses importantes : qu’il s’agit d’êtres humains et d’une crise qui doit prendre fin.

«Je n’en connais pas le montant exact, mais il doit bien y avoir plus de 900 noms», dit-elle. «Mais ces chiffres sont largement sous estimés parce que la ville ne possède pas un bon système pour rapporter les décès.»

Cela représente une occasion pour les gens qui ne peuvent pas physiquement participer à la cérémonie commémorative mensuelle d’avoir un lieu qui les aidera à se souvenir des personnes décédées.

C’est important de se souvenir de leurs noms, parce que cela humanise les gens», ajoute-t-elle. Le site web comprend aussi une section offrant de l’aide, et permettant d’écrire à son député ou de prendre d’autres mesures.

 

Votre collectivité offre-t-elle des activités de commémoration?

L’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance aimerait savoir si votre collectivité tient des évènements commémoratifs dédiés aux sans-abri pour que nous puissions vous aider à répandre la nouvelle.

Si vous désirez mettre sur pied un tel évènement, d’après Rayna, il suffit de faire participer la collectivité, de trouver un endroit central et facile d’accès, puis de travailler avec des organismes et des intervenants pour rassembler les noms des personnes qui sont mortes à cause de leur itinérance.

Comme le dit Suzi, cela vaut la peine d’essayer. «Nous sommes tous des êtres humains et nous méritons tous d’être commémorés et respectés. Les personnes sans abri ne sont pas invisibles. Il nous faut un endroit où les amis et les familles peuvent se rendre pour se rassembler et se souvenir de la personne qu’ils ont perdue, pour transmettre son esprit et son énergie.»