
*Attention : cet article aborde le suicide.
Au départ, c’était anecdotique.
Le personnel des refuges d’urgence de la région de Niagara a remarqué une augmentation du nombre de personnes âgées qui se présentent la nuit, n’ayant pas d’autre endroit où aller.
Éventuellement, les données individualisées, une liste de toutes les personnes activement en situation d’itinérance dans la région, ont confirmé cette tendance.
Les aîné·e·s représentent actuellement 15 % de l’ensemble de la population en situation d’itinérance à Niagara, et le nombre de personnes âgées dans cette situation depuis au moins six mois ne cesse d’augmenter.
Plusieurs d’entre elles se retrouvent dans cette situation pour la première fois de leur vie. Face à l’impossibilité de trouver un logement abordable et adéquat, elles sont contraintes de dormir dans une tente dehors, dans un campement, dans une voiture ou dans un refuge.
Souvent, le personnel travaillant auprès de ces aîné·e·s constate que les besoins de cette clientèle sont particulièrement délicats, notamment avec des enjeux de santé et des régimes pharmacologiques complexes, la neurodégénérescence, des enjeux d’accessibilité, des moyens financiers limités et un lourd bagage de honte.
Pour répondre à cette réalité, l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance (ACMFI) et la municipalité régionale de Niagara ont collaboré dans la création du projet Aging with Dignity (Vieillir avec dignité), financé par le Fonds d’innovation pour réduire l’itinérance (FIRI), une initiative du programme fédéral Vers un chez-soi et géré par l’ACMFI. Le fonds vise à soutenir des projets novateurs permettant de réduire l’itinérance de manière rapide et mesurable dans les communautés canadiennes.
Pendant ses six premiers mois d’activité, Aging with Dignity a aidé 15 aîné·e·s à trouver un logement permanent.
D’ici 12 mois, ce projet compte accélérer l’accès des personnes âgées en situation d’itinérance à un logement sécuritaire et permanent, ce qui réduira ultimement l’itinérance chronique dans la région de quatre pour cent.
« Ce n’est pas qu’une question de logement. C’est l’accès au nécessaire pour soutenir leur autonomie au quotidien… comment pouvons-nous soutenir non seulement leur bien-être physique, mais aussi prendre en compte la charge émotionnelle qui vient avec la première expérience d’itinérance ? » Cette question est posée par Bronwyn Campbell, travailleuse sociale du projet Aging with Dignity.
Aging with Dignity a mis sur pied une équipe multidisciplinaire de trois intervenant·e·s cliniques et non cliniques. L’objectif est d’offrir un soutien en matière de finances et de logement, mais aussi des références vers des organismes communautaires et des services de counseling en santé mentale.
L’équipe bénéficie d’un financement flexible qui lui permet de soutenir sa clientèle et d’offrir 90 jours de soutien aux personnes âgées après qu’elles aient emménagé dans leur nouveau logement.
« Nous allons au-delà de la planification à court terme. Nous nous assurons que le plan que nous mettons en place permet réellement aux gens de vieillir avec dignité et de maintenir leur autonomie et leurs soutiens au fil du temps », affirme Campbell.
« Ce programme a été notre bouée de sauvetage ».
Selon Jasmine Winger, une intervenante communautaire de l’équipe Aging with Dignity, les causes de l’itinérance chez les personnes âgées sont nombreuses.
Winger semble détenir un réservoir inépuisable d’histoires à raconter.
Une locataire a commencé à éprouver des problèmes de mémoire, ce qui a entrainé des oublis de paiements de loyer et l’accumulation d’arriérés, la mettant ainsi à risque d’éviction. D’autres ont fait face à des rénovictions ou ont eu des difficultés à payer leur loyer après une crise familiale ou un deuil.
Il y a beaucoup d’enjeux médicaux, explique Winger, que ce soit de longs séjours inattendus à l’hôpital qui aboutissent à une situation d’itinérance à la sortie, ou un couple dont la personne qui perçoit le revenu principal devient gravement malade, l’empêchant de générer le revenu nécessaire pour payer le loyer.
« C’est souvent financier… ne pas savoir où trouver du soutien. Beaucoup de personnes âgées n’ont pas eu accès à des services de soutien pendant leur vie, car elles ont réussi à maintenir leur logement et leur autonomie, jusqu’à ce qu’un imprévu soudain les prenne par surprise », raconte Winger.
Une fois en situation d’itinérance, la plus grande épreuve, selon Winger, est de trouver un endroit qui soit à la fois abordable et accessible.
« Souvent, quand je discute avec des gens à propos de leur logement idéal, beaucoup diront “je cherche un studio ou un trois et demi entre 700 $ et 800 $ par mois” », relate Winger.
« C’étaient les prix de location d’il y a 15 à 20 ans. Je dois les renseigner sur la dure réalité des prix actuels, qui sont nettement plus élevés : 1700 $ à 1800 $ par mois. C’est un choc pour plusieurs et leur première question est, “comment veux-tu que je paye ce prix-là ?” »
Winger indique que c’est là où elle-même et ses collègues interviennent, aidant les aîné·e·s à explorer leurs options en matière de finances et de logement. Nous leur offrons des services de counselling pour guérir des traumatismes découlant de l’itinérance et pour assurer une transition fluide vers leur nouveau logis.
« Je ne m’attendais pas du tout à me retrouver en situation d’itinérance, et c’était comme si toute ma vie s’effondrait. Je ressentais une honte profonde et beaucoup d’incertitude. J’avais parfois l’impression que c’était la fin pour moi. »
— George, un homme soutenu par le programme Aging with Dignity
Elisabeth* trouve sa vie actuelle bien différente de la période où elle n’avait pas de logement.
« Je prenais de mauvaises décisions par rapport aux gens avec lesquels je m’entourais. Je consommais des drogues : j’avançais dans une direction qui n’est pas du tout ce à quoi j’aspire », se souvient Elisabeth.
« Faire partie du programme signifiait que je pouvais retrouver mon indépendance et ressentir de l’assurance dans ma vie quotidienne. Je me sens plus stable et soutenue et je peux me concentrer sur ma santé et mes relations. Je vais à tous mes rendez-vous médicaux et je prends des mesures pour reprendre le contrôle de ma santé physique et mentale », témoigne-t-elle.
L’intervention précoce est essentielle

Paul, qui a récemment emménagé dans son propre appartement après avoir été soutenu par Aging with Dignity
Paul affirme qu’il ne comprend toujours pas la raison pour laquelle il a été évincé de son appartement, deux mois plus tôt. Lorsqu’il a été obligé de quitter, il s’est retrouvé dans un refuge, où il a rencontré Jasmine et le reste de l’équipe d’Aging with Dignity.
« Pendant les premières semaines, c’était vraiment difficile. J’ai fait une tentative de suicide. Quelques personnes du refuge sont venues me parler, et Jasmine est venue discuter avec moi, m’invitant à demander de l’aide si j’en avais besoin », ajoute Paul.
Toujours en convalescence après une fracture de la hanche, Paul partage son expérience de séjour dans un refuge. Il souligne que ce lieu n’est pas adapté aux personnes ayant des besoins d’accessibilité particuliers et qu’il devait laisser son fauteuil roulant électrique à l’extérieur dans le froid.
Une fois intégré à Aging with Dignity, Paul a emménagé dans un logement passerelle temporaire où il reçoit un soutien continu pour gérer ses finances, soumettre sa candidature pour des logements abordables et accessibles, et trouver les ressources supplémentaires dont il a besoin pour maintenir son indépendance.
« J’essaie simplement de me remettre sur pied. J’espère trouver un logement bientôt », admet Paul.
« Selon des études récentes, les personnes âgées en situation d’itinérance pour la première fois sont à plus haut risque de résultats défavorables, de déclin de l’état de santé et de mortalité prématuré que les personnes qui sont en situation d’itinérance chronique. Cet écart est attribuable à un déclin rapide de l’état de santé et à une moins grande résilience face aux effets de l’itinérance et de l’exposition au système, » explique Emily Liefl, gestionnaire des services d’intervention dans les services aux personnes âgées de la région de Niagara.

Emily Liefl, gestionnaire des services d’intervention dans les services aux personnes âgées de la région de Niagara
« Et nous voyons des aîné·e·s devenir de plus en plus dissocié·e·s de leur communauté alors que les options pour s’en sortir deviennent de plus en plus limitées, » note Liefl.
« C’est pourquoi le projet du FIRI est axé sur l’intervention précoce. La rapidité est si importante en ce qui a trait aux services visant à aider les aîné·e·s à trouver un logement stable et adéquat. En effet, les personnes âgées peuvent accéder à des services de santé et sociaux au sein de leur communauté seulement une fois qu’elles sont logées. Idéalement, cela devrait se produire avant que les répercussions de l’itinérance imposent une période de rétablissement encore plus difficile », ajoute Liefl.
Le projet continue d’évoluer et de s’améliorer au fil du temps
Depuis le début du projet, la région de Niagara a déjà beaucoup appris au sujet des meilleures approches pour soutenir les aîné·e·s qui sont récemment entré·e·s en situation d’itinérance, remarque Prabhjot Kaur, spécialiste du volet communautaire des services d’itinérance de la région de Niagara.

Bâtiment du programme Aging with Dignity
Ces leçons ont entrainé quelques pivots et améliorations dans la manière dont le programme est offert.
Plus la période passée en situation d’itinérance ou dans des refuges s’étend, plus la santé cognitive et physique des personnes âgées se détériore rapidement, avance Kaur, ce qui signifie que les types de soutiens nécessaires dans leurs logements permanents peuvent être en évolution constante.
La recherche d’un logis permanent peut également s’éterniser lorsque les personnes âgées ont des enjeux de santé complexes qui nécessitent des séjours hospitaliers répétés ou prolongés.
Après les premiers mois du projet, Kaur admet, « nous avons réalisé que nous rencontrions les personnes de manière assez tardive dans leur parcours d’itinérance. Effectivement, les gens étaient ajoutés à notre répertoire de données individualisées trois mois après être entrés en situation d’itinérance ».
La région a donc soutenu la diffusion des connaissances pour tout le secteur de gestion de l’itinérance afin d’assurer que le projet Aging with Dignity soit recommandé aux aîné·e·s plus rapidement.
La région a aussi ajusté ses critères d’admissibilité. Au lieu d’envoyer les aîné·e·s au programme spécialisé après deux mois en situation d’itinérance, « nous avons modifié le critère pour rejoindre les gens lors du septième jour de leur situation d’itinérance », ajoute Kaur.
L’amélioration itérative continuelle est une facette centrale de la méthodologie Prêt pour zéro Canada. Elle est cruciale pour la concrétisation de réductions au sein d’une communauté, comme le démontrent les projets du FIRI, explique Chantal Perry, la conseillère en amélioration principale de l’ACMFI pour la région de Niagara.
« Le plus frappant dans ce projet, c’est l’engagement et la compétence de Niagara, qui aborde cet enjeu à l’aide d’une initiative formelle d’amélioration continue. Le projet évalue activement la situation, instaure des changements stratégiques tout en collectant systématiquement des données, en documentant les leçons et en raffinant les processus en temps réel. Cette méthode rigoureuse ne sert pas seulement à faciliter l’accès au logement pour les aîné·e·s, elle renforce également le corpus de preuves dont la portée peut être étendue et qui peut être exploité pour éclairer la transformation systémique plus large », affirme Perry.
Kaur indique que le moment actuel est crucial.
« Les aîné·e·s sont un groupe démographique en croissance rapide à Niagara et nous constatons cette même croissance dans la population en situation d’itinérance. Dans cinq ans, la proportion d’aîné·e·s en situation d’itinérance pourrait continuer d’augmenter. Nous devons donc nous préparer en conséquence », conclut Kaur.
Ce projet a été financé par le gouvernement du Canada.