Alors que la température chutait à -30 °C pendant l’hiver 2023-2024, quelque chose d’extraordinaire s’est produit à Thunder Bay, sur la rive nord du lac Supérieur.
Presque toutes les personnes vivant dans des campements ont été invitées à échapper au froid et à se réfugier temporairement dans des hôtels pendant l’hiver.

« Des gens mourraient dehors, de surdoses, notamment. Il y avait des feux ; ils essayaient de se garder au chaud », raconte Bonnie Krysowaty, la directrice des projets et des initiatives communautaires au Lakehead Social Plannning Council.
Le Lakehead Social Plannning Council et le Thunder Bay Indigenous Friendship Centre ont collectivement reçu plus d’un million de dollars cet hiver-là en fonds « supplémentaires » dans le cadre de la stratégie Vers un chez-soi du gouvernement fédéral visant à réduire l’itinérance chronique partout au pays de 50 % d’ici 2028.
Le Social Planning Council est l’organisme responsable d’allouer les fonds à Thunder Bay pour le volet Communautés désignées du financement de Vers un chez-soi. Le Friendship Centre est quant à lui responsable des fonds du volet Itinérance chez les Autochtones. 
« La première chose que nous avons faite quand nous avons reçu cet argent, explique Krysowaty, c’était de communiquer pour déterminer ensemble ce que nous allions en faire. Et nous savions que ces fonds devaient être alloués aux soutiens entourant les campements. Pendant l’hiver 23-24, cocréer ce projet signifiait sauver des vies. »
Selon le dénombrement ponctuel de 2024, 78 % des personnes en situation d’itinérance à Thunder Bay sont autochtones.
« C’est une quantité disproportionnelle de personnes autochtones qui sont en situation d’itinérance… c’est donc crucial pour nous de participer activement à la prise de décisions concernant le système de logement et d’itinérance dans notre communauté », souligne Annika Gregg, directrice des opérations relatives au logement du Thunder Bay Indigenous Friendship Centre.
« En ce qui a trait à la gestion de l’itinérance, notre pouvoir et notre rôle de premier plan sont pris très au sérieux par nos partenaires, qui sont financés par le gouvernement fédéral. Le fait d’avoir un organisme autochtone en position de leadership est vraiment important. »

« Ça demande du travail et des efforts, mais ça vaut vraiment le coup. »
La collaboration entre le Lakehead Social Planning Council et le Thunder Bay Indigenous Friendship Centre pour remédier à l’itinérance date de 2016.
Le Friendship Centre avait alors obtenu un financement du gouvernement fédéral pour réaliser le tout premier dénombrement ponctuel, une étude sur la quantité de personnes en situation d’itinérance, tant dans les refuges qu’en dehors de ceux-ci, lors d’une nuit donnée. Le centre n’avait toutefois pas la capacité de réaliser cette étude seul. Les deux organismes ont donc travaillé de concert pour chapeauter cette initiative.
« C’est ce qui a marqué le début de notre partenariat. Ensuite, lorsque nous avons appris que nous devions nous conformer aux exigences fédérales imposant l’utilisation d’un système d’accès coordonné et de données individualisées, nous avons uni nos efforts pour y répondre, sachant que nous n’y arriverions pas en travaillant seul·e·s », admet Krysowaty.
C’est plus facile de collaborer, ajoute Krysowaty, parce que les deux partenaires sont des organismes communautaires sans but lucratif, ce qui leur accorde la flexibilité nécessaire pour « prendre des décisions rapides en fonction des besoins collectifs de la communauté et pour gérer le financement de la même façon. »
Aujourd’hui, le Friendship Centre et le Social Planning Council se consultent mutuellement pour toutes les décisions liées au financement et pour des recommandations avant de soumettre leurs décisions à l’approbation de leurs conseils consultatifs respectifs.
« Aucun projet et aucune décision relative au financement, surtout, ne sont réalisés en silo. Cela nous permet d’éviter les lacunes et les chevauchements inutiles de financement dans notre prestation de services », précise Krysowaty.
« Il y a de la paperasse, des règlements, des régulations et des politiques… la collaboration n’est pas toujours facile. Ça demande du travail et des efforts. Le partenariat à Thunder Bay a exigé des efforts soutenus pendant plusieurs années, mais ça a vraiment valu le coup », assure Krysowaty.
Gregg souligne l’importance de la détermination du Social Planning Council à s’engager profondément dans une collaboration significative avec le Friendship Centre.
« Souvent, les relations entre les organismes autochtones et allochtones manquent de temps pour mûrir et se renforcer. Nous observons fréquemment le désir de partenariats instantanés et de réponses rapides, un peu comme cocher une case », soulève Gregg.
Plusieurs organismes autochtones sont débordés et disposent généralement de moins de ressources financières ou humaines, mais doivent quand même réaliser le même travail que les organismes allochtones, explique Gregg. Les organismes autochtones se retrouvent dans une situation épineuse lorsqu’ils sont consultés à la dernière minute ou doivent offrir leur perspective sans connaître tout le contexte.

« S’engager dans une relation avec sincérité et sérieux… accepter de renoncer au contrôle sur les décisions ultimes et suivre le leadership des entités communautaires autochtones : je pense que ça change tout. »
C’est important que les bailleurs de fonds autochtones et les prestataires de services autochtones aient non seulement une place à la table, mais qu’ils dirigent et façonnent les systèmes de gestion de l’itinérance, affirme Victoria Boyle, la conseillère en amélioration de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance responsable de Thunder Bay.
« Partout au pays, des partenariats comme celui qu’on retrouve à Thunder Bay, fondés sur la prise de décision collaborative, le respect culturel et l’engagement à long terme, représentent ce que les communautés souhaitent et s’efforcent de créer. Le travail accompli à Thunder Bay est non seulement important : il est réellement transformateur et sert d’exemple de ce qui est possible », avance Boyle.
Les discussions sur la souveraineté des données se poursuivent
Cette collaboration continuera de s’approfondir au cours des années à venir, alors que le Social Planning Council et le Friendship Centre élaborent conjointement une nouvelle politique sur la souveraineté des données.
Le Lakehead Social Planning Council est l’organisme responsable du Système d’information sur les personnes et les familles sans abri (SISA), qui contient toutes les données individualisées sur les personnes activement en situation d’itinérance dans la communauté.
« La majorité de nos données sont sur des personnes autochtones, et nous reconnaissons pleinement que ces données appartiennent véritablement à la communauté autochtone. Cependant, sur le plan juridique, elles demeurent sous la gouvernance du Lakehead Social Planning Council. Comme notre organisme n’est pas mené par des personnes autochtones, nous devons nous éduquer quant aux pratiques exemplaires pour la gestion de ces données », souligne Krysowaty.
Bien qu’une politique n’ait toujours pas été officiellement adoptée, la communication à ce sujet est constante.
L’équipe du SISA du Social Planning Council a récemment organisé un atelier de deux jours, auquel elle a invité des représentant·e·s du Friendship Centre afin d’y présenter leurs expertises sur la collecte et la diffusion des données.
En outre, chaque fois que le Social Planning Council reçoit une demande d’accès à des données où certaines de celles-ci sont sur des personnes autochtones, ou encore quand l’organisme souhaite produire un rapport sur ces données, il s’assure de consulter le Friendship Centre et de prendre tout le temps nécessaire pour discuter et apporter des modifications avant d’obtenir l’approbation des deux organismes.
Le Friendship Centre mentionne suivre les orientations du Conseil national autochtone sur le sans-abrisme, une coalition d’entités communautaires autochtones et de conseils consultatifs autochtones à travers le Canada. Le centre cherche d’ailleurs à formaliser ce partenariat en mettant à jour ses formulaires de consentement et en élaborant des ententes de partage de données.
Tout cela s’inscrit dans les efforts continus des deux organismes qui collaborent dans leur travail visant à mettre fin à l’itinérance à Thunder Bay.
Ce projet a été financé par le gouvernement du Canada.