Éléments à retenir pour les communautés
- Les propriétaires hors marché et privés ont un rôle important à jouer pour mettre fin à l’itinérance : assurer la prévention de celle-ci en amont en travaillant avec les locataires afin de comprendre les enjeux qui entravent la location et d’offrir des soutiens, dans la mesure du possible.
- Dans chaque communauté, il y a beaucoup de ressources et d’organismes investis de la même mission : permettre aux gens de demeurer logés. Aucun organisme ou propriétaire seul ne peut offrir la pleine étendue des soutiens dont les gens ont besoin. Cherchez ces organismes dans votre communauté ; on les trouve souvent à la table d’accès coordonné.
- Le Congrès national pour mettre fin à l’itinérance a donné à Dana White les connaissances, les outils et les contacts nécessaires pour aider Civida, le plus important fournisseur de logements communautaires à Edmonton, à prévenir les évictions et à favoriser des locations plus viables.
Des portes d’entrée et de sortie. Un mur de cases postales métalliques. Des ascenseurs qui sonnent.
À première vue, on se croirait dans n’importe quel hall d’entrée. Loin de là.
Pour le personnel et les personnes résidentes d’O’Day-min Village, ce hall d’entrée est un lieu de rassemblement.
Ce jour-là, Tante Donna est de passage pour sa séance hebdomadaire « cuisine avec matante ». Les gens y apprennent ensemble à préparer de la bannique et des douzaines de boulettes de hamburger pour un barbecue communautaire, rendu possible grâce au partenariat avec l’organisme Amity House.
Les résident·e·s décorent de petites feuilles à accrocher sur l’arbre du hall d’entrée.
Une épicerie voisine a déposé des boîtes de dons : les personnes résidentes peuvent se servir parmi les miches de pain frais et les fruits.
« C’est tout l’aspect “gare centrale”… c’est pour les “tape là-dedans !” du personnel quand une personne décroche un entretien d’embauche. C’est pour les conversations cœur à cœur quand une autre éprouve des difficultés », explique Dana White, gestionnaire du district pour Civida, le plus important fournisseur de logements communautaires à Edmonton.
L’immeuble est habité par une mosaïque de gens de milieux variés, de familles et d’aîné·e·s, de personnes nouvellement arrivées au Canada et d’autres ayant un long historique d’itinérance. On y trouve des relations au-delà des frontières générationnelles, culturelles, ethniques et linguistiques, ces personnes étant toutes abritées sous le même toit.
Quand Civida a pris possession de l’immeuble de 149 logements en 2023, il est devenu la plus grande expansion de logements communautaires à Edmonton depuis des années. Cent d’entre eux sont très abordables, ce qui signifie que leurs locataires paient un montant fixe, équivalent à 30 % de leur revenu, et le reste des logements sont à loyers près du marché, mais coûtent 20 % de moins que les loyers du marché privé.
Civida ne souhaitait cependant pas seulement élargir son offre de logements. En effet, le fournisseur voulait essayer quelque chose de différent pour réduire les évictions et bâtir une communauté, quelque chose qui a demandé beaucoup de travail au cours des trois dernières années.
« Il ne s’agit certainement pas seulement de gérer des logements ou des locataires. Non : nous cherchons à nous assurer que chaque locataire ici ressent son appartenance à la communauté et son importance au cœur de celle-ci. Et nous avons constaté une différence énorme quand une personne sait qu’on se soucie réellement d’elle et qu’elle est en sécurité », relève White.
Quand White a rejoint l’équipe de Civida en tant que préposée au respect des dispositions, ses tâches comprenaient, entre autres, de travailler avec les locataires dont le logement était déjà à risque en raison d’enjeux financiers, comportementaux ou liés au bail.
Toutefois, c’est en écoutant les locataires qu’elle a pris conscience d’histoires de traumatismes passés. Des gens qui ne se sentaient pas entendus ou valorisés. Des ruptures familiales. Des problèmes de santé physique et mentale. Des pertes d’emploi.
« Je leur ai demandé, “où irais-tu si tu n’étais pas ici ?”. Et, de manière générale, leurs réponses variaient entre les divans d’ami·e·s, les refuges ou la rue, à chercher désespérément un logement », explique White.
« Les risques sont si importants. Les gens en logements communautaires sont déjà dans une situation très précaire. Ils ont souvent des difficultés financières et n’ont nulle part où se tourner. »
Plus de 3700 personnes à Edmonton sont en situation d’itinérance selon les données individualisées publiques. La grande majorité est dans cette situation depuis plus de six mois.
Passer du respect des dispositions à la prévention des évictions
En 2023, White a participé au Congrès national pour mettre fin à l’itinérance, qui s’est tenu à Halifax.
« J’ai pleuré tous les jours, mais dans le bon sens du terme. J’ai griffonné des pages de notes manuscrites à l’issue de chaque discussion à laquelle j’ai participé. J’y ai trouvé énormément d’inspiration. La réalité m’a paru si simple : personne ne souhaite perdre son logement. Et si vous ne voulez pas perdre votre logis, je peux vous aider… discutons, élaborons un plan ensemble », raconte-t-elle.
White ajoute avoir acquis une meilleure compréhension des réalités et des obstacles communs à l’accès au logement pour les personnes en situation d’itinérance. Elle a trouvé les outils et les ressources nécessaires pour aider à prévenir les évictions en s’inspirant d’une grande gamme d’expert·e·s de partout à travers le pays.
Elle a appris qu’elle n’était pas la seule à vouloir réaliser ce travail.
« Ces organismes existent, et je ne savais pas que nous pouvions collaborer avec eux. Je ne savais pas que nous pouvions dire, “Hey, j’ai un locataire sur le point d’être évincé, voici son histoire que je vous raconte avec sa permission. Votre organisme peut-il aider ?” »
White est repartie du congrès avec tout un éventail de contacts, outillée pour ériger des ponts et travailler avec des organismes qui partagent le même objectif : permettre aux gens de demeurer logés.

Dana White est gestionnaire du district pour Civida, le plus important fournisseur de logements communautaires à Edmonton.
Cette information était exactement celle dont elle avait besoin pour soutenir la transformation continue de Civida visant à dépasser sa fonction de propriétaire pour se concentrer sur des locations viables.
Plutôt que de procéder à des expulsions, White et son équipe entament désormais des conversations et offrent des liens humains, des soins et un soutien. Selon elle, la confiance est la pierre angulaire d’une communication sincère et mutuelle.
« Maintenant que je connais les difficultés qui vous affectent, voyons qui peut vous aider. Civida est peut-être en mesure de faire sa part, mais c’est plus souvent l’aide de nos partenaires communautaires qui est nécessaire. Je reviens à mon bureau et j’envoie des courriels, avec le consentement des personnes concernées, disant “hey, nous avons cette personne locataire, voici ce qui rend sa location difficile, que ce soit l’insécurité alimentaire, les retards de loyer, la violence domestique, la dépendance” », énumère White.
« Et 99 % du temps, les gens répondent à l’appel. La personne locataire accepte l’aide et la location revient sur la voie de la réussite, de la viabilité et de la stabilité. »
En tant que préposée au logement du district B, Doreen affirme que son travail se résume principalement à « courir après des gens pour des comptes rendus et de la paperasse », pour s’assurer que les locataires envoient tous les documents nécessaires et paient leur loyer.
Plusieurs personnes résidentes ont des traumatismes existants, souvent intergénérationnels, relatifs à l’instabilité de logement, une relation tumultueuse avec leurs propriétaires précédents et, parfois, un historique d’évictions.
Souvent, les locataires nouvellement emménagé·e·s s’attendent à recevoir le même traitement de Civida, explique Doreen. Au lieu, Civida se concentre sur la consolidation des liens de confiance avec ses locataires. Quand des enjeux se manifestent, l’équipe aide à les résoudre, ce qui prend parfois la forme de références vers des ressources communautaires ou de conversations ouvertes et franches.

Doreen est préposée au logement du district B.
« Quand je suis honnête et aidante, les locataires commencent à me faire confiance et à venir me voir avant l’escalade des problèmes qui pourraient finir par mettre en péril leur location, » note Doreen.
Elle communique fréquemment avec divers organismes dans la communauté qui offrent un soutien aux locataires.
Récemment, elle a forgé un lien avec Bent Arrow, un organisme autochtone de guérison traditionnelle qui offre des programmes de logement à Edmonton. Ensemble, l’organisme et Doreen ont aidé bon nombre de locataires à rembourser des retards de loyer importants, créant ainsi une stabilité pour des familles à risque de perdre leur logement.
« Nous avons besoin les un·e·s des autres »
Sharon, âgée de 67 ans, est l’une des premières personnes que White a rencontrées lorsqu’elle a commencé à travailler pour Civida.
Elle est emménagée dans l’immeuble en 2020. Sharon, qui est menue et pleine d’entrain, mesure 4’ 9”.
« Mais j’ai déjà mesuré 5’ 1”. »
Pendant des années, elle a conduit des camions de transport et de la machinerie lourde dans l’Ouest canadien. Malheureusement, sa carrière et ses revenus ont été brutalement interrompus lorsqu’elle s’est fracturé le dos.
Pendant dix ans, Sharon a vécu par intermittence dans sa voiture, jusqu’à ce qu’on lui offre une place dans son logement actuel en 2020, avant qu’il soit acheté par Civida.
« Je ne connaissais personne. Tout le monde était de bonne humeur. Je me couchais le soir et je me disais : à l’abri de la pluie ? C’est nouveau… c’est un endroit formidable. Je me suis immédiatement sentie accueillie par l’équipe, » confie-t-elle.

Sharon a vécu par intermittence dans sa voiture, jusqu’à ce qu’on lui offre une place dans son logement actuel en 2020.
Avancer que Sharon ne s’entend pas nécessairement avec tout le monde, c’est peu dire. Elle n’hésite pas à dénoncer les comportements qu’elle n’aime pas chez les autres personnes résidentes et elle est disposée à prendre les choses en main si elle ne considère pas que ces comportements sont adéquatement gérés.
« Je suis comme ça, tu vois ? J’ai une forte personnalité. Je suis directe. Et si tu ne peux pas bien faire les choses, tasse-toi. Et Civida semble me comprendre, parce que je suis encore ici. Je n’ai pas été évincée et je suis convaincue que les motifs pour m’expulser existent. »
Cela étant dit, Sharon apprécie la majorité des locataires d’O’Day-min Village.
« Nous avons besoin les un·e·s des autres. Nous avons besoin d’une personne à qui nous confier. Si un·e locataire me croise et que j’ai une mauvaise journée, iel me demande ce qui ne va pas… iel me dit que ça ira, » raconte-t-elle.
Carmen ressent le même sentiment d’appartenance à la communauté. Elle passe la majeure partie de ses journées dans la salle de ressources et dans le jardin communautaire, juste à côté du hall d’entrée d’O-Day-min. Elle prépare habituellement le café le matin et accueille les locataires qui viennent d’arriver.
Le contraste entre son arrivée dans l’immeuble, il y a quatre ans, et maintenant est énorme.

Carmen passe la majeure partie de ses journées dans la salle de ressources et dans le jardin communautaire.
« J’étais pleine de colère. J’en voulais au monde entier. Je ne voulais parler à personne. Je restais dans mon coin. »
À l’époque, elle était profondément en deuil, car elle venait de perdre son mari et sa maison dans un incendie. Incapable de rester dans sa communauté des Premières Nations, Carmen s’est rendue à Edmonton et a été acceptée à O’Day-min après des mois à alterner entre le domicile de sa fille et un hôtel.
« Le personnel ici se soucie réellement de nous. Il nous aide à grandir : mon évolution depuis mon arrivée, il y a quatre ans, est énorme. Ici, c’est maintenant comme ma grande famille unie. Je n’ai pas à me sentir seule », affirme Carmen.
La création d’une communauté doit être intentionnelle
David Berger a travaillé à bâtir la communauté d’O-Day-min Village de 2023 à 2025 à titre de responsable des liens communautaires dans un projet pilote subventionné par la ville.
Au départ, Berger raconte qu’un sentiment d’appartenance à une communauté existait déjà dans l’immeuble, en grande partie grâce à Tim, un résident qui y habitait depuis longtemps.
Il préparait un gâteau pour les personnes résidentes le jour de leur anniversaire et organisait tous les mois un barbecue pour tout l’immeuble, la nourriture étant entièrement payée et cuisinée par lui-même. Il avait également adopté un rôle de leader dans la gestion du jardin communautaire.
Tim est décédé au printemps 2026, mais les rassemblements des locataires pour des repas partagés, son héritage, se poursuivent à ce jour.
Un aspect du travail de Berger consistait à organiser de nouveaux événements sociaux, comme des soirées de bingo et des soirées cinéma. Il se penchait aussi sur l’identification des besoins des personnes résidentes et faisait appel à des organismes communautaires pouvant les aider à bâtir une plus grande sécurité financière et alimentaire, et à améliorer leur santé physique et mentale.
« Notre motivation principale était d’amener tant le côté plaisir que le côté services pour aider les gens à accéder aux soutiens dont ils ont besoin, » explique Berger.

David Berger a travaillé à bâtir la communauté d’O-Day-min Village de 2023 à 2025 à titre de responsable des liens communautaires.
Plusieurs personnes vivant dans des logements sociaux ou communautaires sont aux prises avec des traumatismes personnels et intergénérationnels. Toutefois, elles n’ont pas des besoins assez aigus pour nécessiter, par exemple, des logements permanents avec services de soutien ou des centres d’hébergement et de soins longue durée, qui offrent souvent des services sur place en tout temps.
Selon Berger, le défi pour les fournisseurs de logements est d’aller au-delà du logement et de prendre en compte les causes fondamentales qui amènent les gens à se sentir désengagés ou marginalisés par la communauté plus large. À partir de là, ils peuvent envisager ce que signifie aider les locataires à se rétablir à leur rythme.
« Les fournisseurs de logements sociaux savent qu’un toit ne suffit pas. La lacune à combler est la capacité de trouver les fonds nécessaires pour amener des ressources et bâtir ce sentiment d’appartenance à une communauté. »
Quand les fournisseurs de logements réussissent à créer une communauté et à proposer ce genre de soutien, ils ont la capacité de changer des vies et d’offrir une sécurité de logement.
*Cette Éclaircie est financée par le gouvernement du Canada.