Note : Cet article aborde les répercussions des pensionnats autochtones et des traumatismes intergénérationnels.
Éléments clés à retenir pour les communautés
- Les programmes de logement à bas seuil, qui tiennent compte des traumatismes et qui sont flexibles, permettent aux gens de trouver un chez-soi sécuritaire et permanent, comme le démontre cette Éclaircie. Les soutiens complets aident les individus à sortir de l’itinérance et à demeurer logés.
- Centraliser l’expérience vécue et actuelle dans la prestation de services et dans les rôles de leadership renforce la confiance et crée des avenues visibles de la survie à la viabilité.
- L’agencement de programmes de logements avec des solutions de logement permanentes est essentiel pour permettre aux gens de réussir à trouver des endroits où vivre à long terme.
La maison était presque silencieuse, un matin, quelques jours avant Noël, alors que Bonnie Aggamway préparait des trousses de réduction des risques dans la salle à manger.
Le passage occasionnel d’une personne résidente s’accompagnait d’un « bon matin » et des craquements de ses pas sur le plancher de bois entre les escaliers et la cuisine, où du café frais et parfumé l’attendait.
« Cet endroit peut prendre toutes sortes de formes, en fonction d’où se trouve la personne dans son propre parcours. Mais surtout, cette maison offre un atterrissage en douceur, » suggère Aggamway.
« C’est un espace de soutien où des gens sont là pour t’aider. Nous avons conscience des difficultés traversées, que ce soit sortir de la rue ou de la prison et arriver ici, et c’est un bon point de départ pour se rétablir… et nous sommes là pour les soutenir tout au long de ce processus, de la perte de logis à l’accès éventuel à un logement permanent. »
Aggamway est la coordinatrice de la consommation et de la santé à la Elizabeth Fry Society of Northwestern Ontario (EFSNWO), travaillant au sein du programme de logements de transition afin de fournir un logement et des services de soutien pendant une période allant jusqu’à deux ans aux femmes et aux personnes de la diversité de genre en situation d’itinérance à Thunder Bay.

Aggamway est la coordinatrice de la consommation et de la santé à la Elizabeth Fry Society of Northwestern Ontario.
Le programme de logement à bas seuil et axé sur la réduction des risques comprend 36 lits répartis dans trois maisons, chacune offrant un degré de soutien différent adapté aux besoins des personnes résidentes. La EFSNWO offre aussi des paniers alimentaires et des vêtements à ses résident·e·s et aux membres de la communauté qui en ont besoin.
« Nous comblons beaucoup de lacunes. Sans le logement, rien d’autre ne peut vraiment exister. Si une personne n’a pas d’endroit où dormir et doit composer avec les difficultés quotidiennes qui viennent avec la vie sans domicile, c’est vraiment dur de faire quoi que ce soit. La constance est difficile. C’est difficile de respecter les engagements. C’est difficile de juste survivre, » explique Aggamway.
En 2025, l’équipe a aidé 34 personnes à trouver un logement permanent, leur offrant un soutien tout au long de ce parcours et assurant un suivi auprès des personnes participantes après qu’elles aient emménagé dans leur propre appartement.
Un lieu pour « l’amour radical et l’acceptation »
Melissa Quinn est l’une des femmes qui ont trouvé un logement permanent l’année dernière grâce au soutien du personnel de l’organisme Elisabeth Fry.
« Ça change tout pour moi. Je considérais retourner dans le système des refuges et, après un an de rémission, je n’y aurais pas survécu », admet Quinn.
« Je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui si Elizabeth Fry n’avait pas été là pour combler cette lacune pour moi. »
Quinn raconte avoir grandi dans une famille où la consommation était banalisée. Elle a commencé à consommer du crack, la substance de prédilection de ses parents, au moment où les restrictions initiales entourant la COVID-19 ont confiné la société.
« Ma consommation est devenue obsessive. C’est arrivé si vite. J’ai perdu mon appartement en six mois… C’était un ouragan… Je me faisais bannir d’une maison de trafic, j’en trouvais une autre… c’était le chaos », confie Quinn.
Au total, elle a vécu pendant environ deux ans en situation d’itinérance, à passer d’un divan à l’autre, d’un refuge d’urgence au suivant, pour finalement atterrir à la prison du district de Thunder Bay. Pendant sa peine de six semaines, Quinn a décidé d’arrêter de consommer.

Melissa Quinn est l’une des femmes qui ont trouvé un logement permanent l’année dernière.
Elle s’est rendue dans un centre de traitement de la toxicomanie et a ensuite passé un an dans un programme post-traitement. Après la fin du programme, Quinn s’est retrouvée de nouveau en situation d’itinérance. En décembre 2024, la EFSNWO lui a offert une place dans son programme de logements de transition avec services de soutien.
« J’ai reçu beaucoup de soutien pendant cette période transitoire de ma vie. À un moment où ma situation était très instable… avoir une personne sur qui je pouvais compter quand je n’allais pas bien… Je n’avais jamais connu ça auparavant, cet amour radical et cette acceptation », remarque-t-elle.
Après avoir vécu pendant cinq mois dans un logement de transition avec services de soutien, un·e de ses ami·e·s lui a offert un appartement du marché privé.
« J’avais très peur de me retrouver seule… C’est un énorme ajustement de passer du système des refuges et de l’itinérance à une situation où je vivais sur des divans à une autre où j’ai mon propre lit et mon propre espace. C’est beaucoup à digérer, » affirme Quinn.
Elizabeth Fry offre une « transition en douceur », ce qui signifie que Quinn a pu emménager progressivement dans son propre appartement sur une période d’un mois, passant quelques nuits dans son logement de transition avec services de soutien et quelques autres dans son propre espace.
« L’équipe prenait toujours des nouvelles et s’assurait que j’allais bien. Je me souviens du moment où je suis venue déposer mes clés ici [au programme de logements avec services de soutien]. C’était vraiment monumental pour moi. Je me suis dit, “C’est parti ! Prochain chapitre !” »
Selon Victoria Boyle, conseillère principale en amélioration pour Thunder Bay à l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance (AMCFI), la solution pour résoudre et prévenir l’itinérance au Canada consiste à garantir l’accès à des logements permanents et abordables pour l’ensemble de la population.
« L’histoire de Mélissa témoigne de la nécessité des services de soutien et d’un suivi à long terme dont plusieurs personnes ont besoin pour trouver et maintenir un logement, surtout après une longue période d’itinérance », ajoute Boyle.
Le prochain chapitre : redonner
Aujourd’hui, Quinn travaille comme navigatrice du système de proximité dans le cadre du programme de logements de transition avec services de soutien. Comme plusieurs autres membres de l’équipe, Quinn puise dans son expérience vécue pour aider les autres.
« C’est ma vocation maintenant dans ma vie, de redonner ce qui m’a si gracieusement été offert… la majorité de notre clientèle sait que j’étais moi-même cliente auparavant, et je pense que ça leur donne un peu d’espoir. Parce qu’il y a des avenues pour sortir de l’itinérance… et parfois tout ce qu’il faut, c’est une personne qui te dit, “Hey, si moi j’ai réussi à m’en sortir, toi aussi, tu peux y arriver” », suggère Quinn.
En tant que coordinatrice de la consommation et de la santé, Aggamway se tourne également vers sa propre expérience vécue pour aider les personnes résidentes du programme de logements de transition avec services de soutien à atteindre leurs objectifs personnels en matière de consommation.
« Je suis témoin de réussites presque tous les jours dans le cadre de mes fonctions, que ce soit des personnes qui choisissent une approche de consommation moins risquée, ou quelqu’un qui accède enfin aux soins médicaux nécessaires après avoir vécu dans la rue pendant longtemps, ou une personne qui retrouve enfin ses enfants », raconte-t-elle.
Aggamway a elle-même vécu chacun de ces moments. Sa mère était élève dans un pensionnat autochtone et Aggamway a grandi dans une famille différente, a été traumatisée très jeune et a commencé à consommer des drogues à 12 ans. Elle s’est fait expulser de sa maison et a eu son premier enfant à l’âge de 19 ans.
« J’étais déjà coincée dans le système avec la loi, la dépendance et tout le reste. De 12 à 18 ans, j’étais dans une situation difficile. Ce n’était vraiment pas évident et je n’avais pas beaucoup de soutien, » souligne Bonnie Aggamway.
« J’ai un peu vécu ma vie à l’envers jusqu’à maintenant. Être une jeune mère sans les compétences nécessaires, ce n’était vraiment pas facile. Je suis allée à l’université pendant un moment, j’ai étudié en travail social. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour être un bon parent sans les outils qu’on acquiert quand nos parents nous élèvent comme il faut, sans les compétences que tu apprends dans une famille stable… mes enfants se sont éventuellement retrouvés dans le système à leur tour. C’est beaucoup de traumatismes intergénérationnels. »
Aggamway raconte avoir trouvé la majorité de sa vie très difficile, passant d’une drogue à l’autre, d’une relation toxique à la suivante, à l’hôpital, au centre de désintoxication, dans des refuges et en prison.
Elle a éventuellement trouvé l’Ontario Native Women’s Association, qui l’a aidée à composer avec les traumatismes intergénérationnels vécus par sa famille et l’a soutenue dans la navigation au sein du système de santé, de celui des refuges et du logement.
« L’organisme m’a aidée à comprendre toutes ces choses et m’a vraiment aidée à me rétablir de manières que je n’aurais jamais crues possibles, » avoue-t-elle.
Des années plus tard, Aggamway a commencé à faire du bénévolat chez Elizabeth Fry avant de commencer à travailler pour l’organisme.
« J’ai commencé à croire que toutes les difficultés que j’ai traversées avaient sans doute un sens et que je devais aider les autres… J’adore mon travail depuis le premier jour. Maintenant, trois ans plus tard, je suis assise ici et je suis passée du poste de navigatrice du système à un poste de coordination, ce qui est incroyable. Je n’aurais jamais pu y arriver si on ne m’avait pas donné une chance », soutient-elle
La centralisation de l’expérience vécue et actuelle dans la gestion de l’itinérance revêt une importance cruciale pour les communautés, selon Boyle :
« Le cœur, les compétences et l’expertise des personnes ayant une expérience vécue sont inestimables. Avoir cette compréhension puisée du vécu des parcours des autres ajoute un niveau de compétence et de confort pour les personnes cherchant à trouver et à maintenir leur chez-soi permanent. »
Une croissance rapide au cours des dernières années
Le programme de logements de transition avec services de soutien de l’organisme Elizabeth Fry a commencé juste avant le début de la pandémie de la COVID-19. Il comptait à l’époque un seul logement financé par une subvention de 75 000 $ du fonds Vers un chez-soi gérée par l’entité communautaire désignée, le Lakehead Social Planning Council (LSPC).
Depuis, le programme a été développé et a porté ses fruits, d’après Bonnie Krysowaty, directrice des projets et des initiatives communautaires au LSPC.
« C’est le programme qui a logé le plus de gens de tous les programmes subventionnés par Vers un chez-soi [à Thunder Bay]. Essentiellement, ce financement permet des emménagements, d’aider plus de gens à sortir de l’itinérance et de la prévenir en amont, » souligne Krysowaty.
Considérant la hausse des loyers et la pénurie de logements privés et hors marché disponibles et abordables, la navigatrice du logement de la EFSNWO, Kayla Baxendale, note que l’équipe arrive à trouver des logements permanents pour deux à trois résident·e·s du programme de logements de transition avec services de soutien par mois.
Néanmoins, les ressources fournies par l’organisme Elizabeth Fry ne suffisent pas.
« Le besoin est vraiment, vraiment criant en ce moment. Lors de nos visites à l’établissement correctionnel pour l’admission de nouvelles personnes résidentes, chaque individu avec lequel nous nous entretenons est à la recherche d’un logement après sa libération… nous n’avons pas assez de lits pour la quantité de personnes qui sollicitent nos services », concède Baxendale.

Kayla Baxendale est la navigatrice du logement de la EFSNWO.
« Les personnes sur la liste d’attente pour les logements à loyer indexé sur le revenu doivent attendre environ deux ans… le marché privé est encore plus difficile. Les prix sont beaucoup trop élevés pour une personne à faible revenu, qui est inscrite au Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées ou à L’Ontario au travail. »
Dans la cuisine du programme de logements de transition avec services de soutien de l’organisme Elisabeth Fry, Baxendale est assise avec une résidente qui cherche son propre appartement.
Baxendale l’aide à remplir une demande pour le programme Allocation Canada-Ontario pour le logement pour recevoir mensuellement des prestations pour le logement financées conjointement par le gouvernement provincial et fédéral, afin d’aider les personnes ayant un faible revenu et se trouvant dans des conditions vulnérables à arriver à payer leur loyer du marché privé.
Baxendale l’avertit toutefois que les places sont très limitées pour les personnes en situation d’itinérance et que rien ne garantit à la résidente qu’elle sera acceptée.
Le personnel de la EFSNWO fait tout son possible pour aider les gens à guérir et à se rétablir des traumatismes causés par leur expérience d’itinérance et pour offrir les services de soutien nécessaires pour que les gens puissent trouver et conserver leurs propres logements permanents, assure Baxendale.
Ces efforts ne peuvent cependant pas produire de miracles.
« Une augmentation dans les taux d’assistance sociale serait un bon début, mais nous avons besoin de plus de nouvelles constructions. Nous avons besoin de plus de places. Nous avons besoin de plus de logements », résume Baxendale.
Cette Éclaircie est financée par le gouvernement du Canada.