Éléments à retenir pour les communautés
- L’expertise des personnes ayant une expérience vécue est essentielle à l’amélioration des systèmes de gestion de l’itinérance.
- Pour que leurs contributions portent leurs fruits et pour améliorer la transparence et la responsabilisation, les organismes communautaires doivent boucler la boucle de rétroaction en présentant un compte-rendu aux personnes ayant une expertise par le vécu.
- Les personnes ayant une expertise par le vécu devraient recevoir un salaire viable pour leurs contributions, du soutien pour leurs déplacements et l’accès à des formations dans la mesure du possible.
Le conseil sur l’expertise vécue tient à jour une liste.
Celle-ci répertorie divers organismes offrant une gamme de services et de programmes relatifs à l’itinérance, à la santé mentale et à la dépendance dans la région de Niagara.
Presque tous les mois, un nouvel organisme est invité à présenter devant le groupe de près de 20 personnes, toutes ayant une expérience vécue de l’itinérance et se trouvant à différents stades de leur parcours d’accès à un logement.
Les membres du conseil sur l’expertise vécue de Niagara sont valorisé·e·s à titre de personnes expertes du sujet. En effet, elles reçoivent un salaire viable en échange de leur présence et du partage de leurs expériences et opinions, qui aident les organismes à adapter leur travail afin de mieux répondre aux besoins dans la communauté.
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« Demander l’opinion des personnes en situation d’itinérance, des usager·e·s ultimes des programmes et des services offerts, témoigne d’un souci de la part des leaders », affirme Ryan Logtenberg, qui a intégré le conseil il y a près d’une décennie après avoir passé plus de six ans à vivre dans des refuges d’urgence et sur des divans.
« Si tu essaies de bâtir un système conçu pour aider les gens, tu as besoin de l’apport des personnes que tu cherches à aider. Leurs expériences éclairent ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas », ajoute Logtenberg.

Ryan Logtenberg a intégré le conseil sur l’expertise vécue il y a près d’une décennie.
L’une des particularités du conseil sur l’expertise vécue de Niagara est qu’il exige, de la part des organismes communautaires, un retour sur l’intégration des conseils et des recommandations émises.
Dans leurs mots, il s’agit d’une manière de boucler la boucle de rétroaction.
Boucler la boucle de rétroaction
« C’est une population qui a l’habitude de se faire regarder, mais pas d’être vue ».
Cette citation vient du père Greg Boyle, prononcée au sujet de son travail auprès d’ancien·ne·s membres de gangs de rue aux États-Unis. C’est une citation que David Michels, gestionnaire des services d’itinérance dans la région de Niagara, se remémore souvent dans le cadre de son travail auprès des personnes en situation d’itinérance.
La pratique, qui consiste à demander des rétroactions ou des orientations à des personnes ayant une expérience vécue de l’itinérance, est de plus en plus répandue parmi les organismes communautaires.
« Nous avons toujours eu l’impression qu’il manquait une partie de l’histoire, celle où tu reviens vers la personne pour lui dire, “j’ai entendu ce que tu as dit ; voici les changements que nous avons apportés” », note Michels.

David Michels est gestionnaire des services d’itinérance dans la région de Niagara.
En bouclant la boucle de rétroaction, Michels explique que le conseil sur l’expertise vécue entraîne une responsabilisation et une transparence accrues dans l’utilisation de ces commentaires, tout en remettant en question simultanément la dynamique de pouvoir.
« On entend des gens dans le groupe dire, “j’ai apporté un changement. Je peux agir comme catalyseur de changement. Les choses avec lesquelles je suis en désaccord, je peux les changer, et une personne m’a réellement entendu·e” », raconte-t-il.
Selon Chantal Perry, la conseillère en amélioration de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance responsable de la région de Niagara, il s’agit d’une initiative importante pour assurer un processus d’amélioration continue au sein du système de gestion de l’itinérance de la région.
« L’expertise de personnes ayant une expérience vécue est centrale à la conception de meilleurs systèmes de gestion de l’itinérance, à la remédiation des lacunes du système et à la réduction de l’itinérance en vue d’y mettre un terme. Le modèle de Niagara présente une façon de garantir que les recommandations des personnes ayant une expertise par le vécu sont incorporées de manière significative », explique Perry.
« Les gens valorisent ce que nous avons à dire »
Donna se souvient du sentiment étrange qui l’a envahie lorsqu’une personne l’a véritablement écoutée pour la première fois.
Pendant plus de 35 ans, elle était aux prises avec des enjeux de consommation, de dépendance et d’itinérance.
« Quand tu souffres de dépendance, c’est comme si personne ne s’intéresse à toi. Comme si tes mots ne valaient rien… et il n’y a pas beaucoup d’espaces où tu te sens bienvenu·e », avoue Donna.
« Le conseil sur l’expertise vécue offre une tout autre expérience. Les gens valorisent ce que nous avons à dire. Les gens écoutent parce qu’ils reconnaissent la richesse de nos expériences de vie dans le contexte de la conception de programmes », soutient-elle.

Donna travaille comme pair aidante à REACH Niagara et est une membre du conseil sur l’expertise vécue.
Actuellement, Donna travaille comme pair aidante à REACH Niagara, un organisme qui offre de services de santé aux personnes en situation d’itinérance. Elle est en rétablissement depuis quatre ans.
Plusieurs des organismes se présentent et expliquent leurs programmes, services et projets de nouveaux services. Ils demandent ensuite si des membres du conseil ont une expérience personnelle dans ce domaine, posent des questions sur leurs expériences, sur les choses à changer et à améliorer et sur les manières potentielles de rejoindre plus de personnes qui ont besoin de ces soutiens.
« Nos recommandations changent des vies. Pour moi, c’est ce qui est le plus important. C’est la raison de ma sobriété… pour que les gens entendent mes histoires et optent pour d’autres avenues. C’est incroyable », s’exclame Donna.
Des retombées à tous les niveaux dans la communauté
Les rétroactions du conseil sur l’expertise vécue ont été incorporées au contexte de toutes sortes d’organismes.
En 2023, le groupe conseil a créé une liste de dix recommandations à l’intention de la région pour changer ou améliorer son approche de gestion et de réduction de l’itinérance.
Parmi ces recommandations, on trouve notamment le besoin d’assurer qu’il y a suffisamment de logements sécuritaires et abordables pour toutes les personnes en situation d’itinérance ; des soutiens en santé mentale et en matière de dépendance plus accessibles et dépourvus de discrimination ; plus de pairs aidant·e·s ; et l’inclusion de personnes ayant une expérience vécue dans la prestation des services aux personnes en situation d’itinérance.
« Les membres de notre communauté qui sont en situation d’itinérance doivent être inclus·es de manière significative pour faire partie de la solution. Nous sommes des membres de la communauté. Nous ne sommes pas un problème qui doit être réglé par d’autres personnes », atteste l’une des recommandations.
Marni Katzman, coprésidente du conseil sur l’expertise vécue, a soumis les recommandations au comité de la sécurité et du bien-être au centre-ville, composé entre autres du maire et d’autres membres du conseil municipal.
Elle siège maintenant au comité.
« Nos recommandations sont vraiment prises au sérieux. Voir leur réaction suscite un sentiment positif. Les organismes nous disent à quel point notre expertise est valorisée dans ces situations malencontreuses », raconte Katzman.

Marni Katzman est coprésidente du conseil sur l’expertise vécue.
Il y a deux ans, la région de Niagara a dévoilé son projet de créer un nouveau Carrefour d’aide aux sans-abris et de lutte contre les dépendances (Carrefour AIDE) et a reçu beaucoup de recommandations, notamment sur l’emplacement optimal du carrefour et sur les types de programmes qui devraient y être offerts.
Selon Katzman, le fait de pouvoir voir ces recommandations mises en pratique dès l’inauguration du Carrefour AIDE témoigne de la puissance d’une telle considération de l’expertise vécue.
Plus récemment, l’équipe derrière la stratégie pour les logements avec services de soutien s’est entretenue avec le conseil sur l’expertise vécue à propos du plan en cours d’élaboration, de la définition des niveaux de besoins (modérés, intermédiaires et intensifs) et de la manière dont les systèmes devraient soutenir les gens ayant différents niveaux de besoins.
Une réunion de suivi est prévue pour cette équipe de la région de Niagara afin de revenir sur l’échange et de montrer comment les recommandations seront prises en compte.
« Ça me rend émotive, admet Katzman. Il y a des réunions où les échanges sont si importants que des larmes sont au rendez-vous… c’est la passion pour la communauté. Tout le monde connaît tout le monde dans la communauté en situation d’itinérance et il y a malheureusement beaucoup de décès. »
Pour plusieurs des personnes ayant une expertise vécue, y compris celles qui sont actuellement en situation d’itinérance, les recommandations qu’elles formulent touchent à des questions de vie ou de mort.
Un salaire viable, les déplacements et d’autres accommodements offerts
La taille et la composition du conseil sur l’expertise vécue changent tous les mois, en fonction de la disponibilité des gens et de leur capacité à participer.
Il y a quelques habitué·e·s, qui y sont tous les mois, et d’autres qui y ont contribué seulement une ou deux fois. Certaines personnes sont logées de façon stable depuis plusieurs années, alors que d’autres vivent dans des refuges ou des campements.
Selon Michels, la diversité des voix est importante, parce que l’expérience de chaque personne est unique. Les services de gestion de l’itinérance doivent parvenir à rencontrer les gens peu importe où ils se trouvent dans leur parcours d’accès à un logement.
Ces réunions se tiennent actuellement dans un refuge. Elles seront bientôt mobiles, ce qui leur permettra de se déplacer dans plusieurs lieux de la région de Niagara et d’améliorer l’accessibilité pour les personnes qui vivent à l’extérieur du centre-ville de Saint Catharines.
Les déplacements pour assister aux réunions sont toujours remboursés, assure Michels. De plus, tout le monde reçoit une compensation financière équivalente à un salaire viable pour leur participation et pour la contribution de leur expertise.
Si des membres expriment un intérêt particulier envers un sujet, le département des services aux personnes en situation d’itinérance de la région de Niagara peut à l’occasion offrir la possibilité de participer à d’autres réunions ou à des tables rondes, en plus des réunions mensuelles habituelles. Dans cette éventualité, les participant·e·s reçoivent également une rémunération pour leur temps, précise Michels.
La région de Niagara a aussi déjà payé pour former des gens afin qu’ils obtiennent leur certification de pair aidant·e·s. Ces personnes travaillent aujourd’hui dans divers organismes de la région.
Katzman garantit qu’il y a toujours un nouveau projet en cours dans le conseil sur l’expertise vécue.
Le prochain projet sera une bibliothèque vivante, où des personnes ayant une expertise vécue pourront partager leurs histoires sur leur parcours d’accès à un logement, ainsi que leurs récits d’espoir et d’embûches en cours de route. Les vidéos seront diffusées dans la communauté.
« Je peux redonner à ma communauté grâce à mon expérience, ce qui aidera inévitablement d’autres personnes qui traversent actuellement ce que j’ai déjà vécu », résume Katzman.
Cette Éclaircie est financée par le gouvernement du Canada.